nuages

Auteur

Comment s’est écrit QUOI ? Intérieur Crâne 1&2
ou
L’histoire d’une prise en main de sa liberté.
par
Anne Monteil-Bauer

Au départ de cette aventure, il y a un théâtre, son directeur, Matthew Jocelyn, des artistes associés et une Carte-Blanche.

Au tout début, je n’étais pas de cette histoire. Matthew Jocelyn, esprit chercheur et toujours en ébullition, aimait les formules hors normes, il avait engagé plusieurs artistes associés, au nombre desquels je figurais comme metteur en scène, il m’avait, entre autre, offert un espace de laboratoire pour travailler autour d’un texte d’un quatrième artiste associé, Graham Smith, écrivain, mais cette fois, il voulait tenter autre chose, donner une aire de travail aux deux acteurs, Catriona Morrisson et Patrice Verdeil, qui avaient beaucoup travaillé sous sa direction et auxquels il souhaitait, je pense, faire le cadeau d’un peu d’air frais, tout en explorant les conditions d’une Carte Blanche qui fût la première d’une longue série. Il leur a donc alloué un budget, mis à disposition la petite du théâtre et donné trois dates de représentations.

Un jour Catriona et Patrice sont venus me voir en m’expliquant d’une part ce dispositif et en me demandant d’autre part de les mettre en scène. J’étais ravie. Nous avons commencé à chercher des textes dans le répertoire pour un homme et une femme, nous nous retrouvions une fois par semaine pour faire des lectures et discuter de nos envies. Nous avions du temps devant nous, il était entendu que ce travail préparatoire se ferait dans les trous de notre emploi du temps. Plus tard, était programmées, comme pour tout spectacle quelques semaines de répétitions. Au bout de trois semaines de ces rencontres hebdomadaires à faire tant et plus de lectures à voix haute de textes pour deux personnages, un homme et une femme, sans être jamais complètement satisfaits, nous avons commencé à éprouver un malaise et, à vrai dire, un sentiment d’absurdité ! Quoi ? On nous faisait un cadeau formidable, nous avions carte blanche et nous errions dans le répertoire sans réel désir, quelque chose n’allait pas. J’ai dégainé la première, parce j’avais un désir secret et que soudain l’opportunité de le faire éclore se faisait jour, j’ai dit quelque chose du genre : « Bon, prenons les choses dans l’autre sens, nous avons la possibilité de faire ce que nous voulons, qu’avons-nous envie de faire ? ». Plutôt que d’essayer de faire entrer nos désirs dans une case préfabriquée, il s’agissait de fabriquer notre espace. Je leur ai fait part de mon désir d’écrire, plus fort à ce moment-là (et depuis) que celui de mettre en scène. Je leur ai demandé quel type de personnages ils auraient envie de jouer et je leur ai proposé d’écrire à partir de ça, de leur désir d’acteur.

Ils répondu au quart de tour, nous avons fermé les livres et ouvert des carnets.

Nous avons parlé d’emploi d’acteur, ceux dans lesquels ils se sentaient rivés, puis abordé les rêves de personnages qu’ils avaient en tête. Catriona avait quelque chose d’angélique, de diaphane et elle était une jeune première parfaite dans bien des spectacles, mais elle avait envie d’explorer un côté plus sombre. Patrice, qui avait tourné avec Tavernier, s’était entendu dire affectueusement par le cinéaste qu’il avait une tête à savoir planter des clous, ça l’amusait, en même temps qu’il avait besoin d’exorciser cette phrase, parce que le fait était qu’on lui donnait rarement des rôle de jeunes premiers ou d’amoureux et qu’il avait des choses à exprimer sur ce chapitre. Cette phrase avoir une tête à savoir planter des clous, j’ai tout de suite su qu’elle serait dans la pièce, qu’elle en serait même une forme de moteur, car il s’agissait bien pour que ma plume se mette en marche que leurs envies ricochent sur les miennes.

La question des étiquettes, des idées préconçues, des cases dans lesquelles, on nous fait très tôt rentrer, fait partie de mes obsessions, de ces petites bêtes noires qui font former des mots sur la page. Nous avons scellé tous les trois le pacte d’oser la liberté, de prendre le risque de l’ampleur du cadeau qui nous était fait, ça impliquait de se dénuder, nous l’avons fait.

D’abord, il a fallu partir dans tous les sens pour trouver nos points de convergences, l’endroit où je pouvais écrire pour eux, mettre mes mots dans leurs bouches et les leurs sous mon stylo. Il n’y a eu que très peu d’errance, l’alchimie de nos êtres et de ce moment particulier de nos vies, le fait que nous nous connaissions et avions déjà plusieurs expériences théâtrales communes au sein de La Manufacture*, mais, par-dessus tout, notre profond désir de nous saisir de l’opportunité qui nous était faite, nous a permis d’aller au bout de nous-mêmes, de plonger dans l’intime de nos êtres. C’est avec cet intime, l’endroit où nos intimités s’entrecroisaient, que j’ai écrit ce texte, avec aussi notre goût commun pour l’absurde, la dérision, une forme de pudeur. Se mettre à nu, oui, mais pas à poil ! La nuance est importante, car nous souhaitions tous les trois ouvrir nos âmes, mais pour rejoindre les spectateurs, pour tenter d’attendre une universalité, pas pour parler de nos petites personnes. Au cours des répétitions, quand j’ai commencé à amener du texte, le « Je » a rapidement posé problème, alors, j’ai proposé de tout passer à la troisième personne, c’était trop, alors, il s’est fait cette balance entre les scènes face public où les personnages parlent d’eux-mêmes à la troisième personne – un personnage est toujours une troisième personne – et les scènes en face-à-face où les personnages se parlent à la première personne. C’était délicieux de pouvoir tenter les choses sur le plateau pour s’assurer de leur naissance sue le papier.

Le centre névralgique de la pièce est Le Couple Homme-Femme, mais mis en perspective historique, politique, le couple enfermé dans le(s) moule(s) dont on abreuve nos imaginaires et dans lequel il étouffe souvent. La pièce s’est construite autour de saynètes de couples et de solitudes, à l’intérieur et à l’extérieur du couple. Ce sont des moments que nous avons exploré, pas une histoire linéaire que nous racontons, des moments qui pourraient appartenir à divers couples comme à chacun de ceux que nous avons les uns et les autres construits ou tenté de construire. L’éclat - la rupture narrative - est, formellement et fondamentalement, un abord du monde marbré, divers, complexe. Un regard à portées multiples. La magie du moment dans lequel s’est inventée cette pièce tient au fait que la forme, le fond et la manière de travailler se sont trouvés en écho. Nous étions dans l’invention, la recherche, parlant d’êtres en errance, confrontés à la nécessité d’inventer, tant les propositions des « autres » ne pouvaient être les leurs, le texte est nourri de questions, son titre en est une.

Dites, dites-lui, boulanger, boulangère, buraliste, buralisteuh, dites, figures plantées comme des mannequins dans ses vitrines, avez-vous donc une âme ? Savez-vous ?

C’est quoi ?

C’est quoi, ce sourire ? C’est la réponse ? C’est du bonheur trouvé ?
C’est quoi ? Comment on fait ?

•••

Elle a mis l’essentiel dans ses bagages. Elle ne sait pas comment on fait, elle ne sait pas comment on dit, on ne sait jamais, on n’apprend rien, rien qui tienne, rien qui serve à ne pas recommencer, on recommence toujours, il y a des choses qui ne s’impriment pas, ça recommence à chaque fois.

•••

… ça déplante, ça décloute, ça refait le paysage.

La magie a tenu à la souplesse de deux acteurs qui improvisaient tant et plus sur des propositions qui venaient d’eux ou venaient de moi, à leur générosité quand j’arrivais avec une scène apparemment sortie d’on ne sait où comme celle de l’achat d’un âne, qui est née dans ma tête hors des répétitions, mais qui en découlait pourtant… Comment, elle s’intègrerait, nous verrions plus tard, quand nous aurions tous les morceaux de notre puzzle. Ils l’ont jouée ; ça marchait ; ils s’y sentaient bien et sentaient les résonnances qu’elles pouvaient avoir avec le reste, le monde consumériste, et appelant constamment à un « plus » qui frisait l’absurde dont nous avions aussi envie de parler.
Et puis une quatrième personne fondamentale est entrée en scène, Grave Beaumont, il était régisseur son à la Manufacture (il l’est toujours), et il composait (il compose toujours) par ailleurs des musiques électroniques et fabriquait des univers sonores que nous aimions beaucoup ; il avait composé musique et bande-son de la pièce L.III.C.1 de Graham Smith, que j’avais mise en scène. Il était extrêmement complice avec Catriona et Patrice et avait souvent travaillé sous la direction de Matthew Jocelyn. Nous avions tous les trois le souhait de faire appel à lui. Durant les quatre dernières semaines de travail, la présence quasi permanente Grave Beaumont a permis qu’il assiste à nos discussions. Son arrivée parmi nous a nourri de notre travail d’un langage commun, qui n’était pas la simple juxtaposition d’univers qui s’entendent bien.
Je fais ici une petite parenthèse pour dire que nous avions interdit l’accès de la petite scène à Matthew Jocelyn, nous voulions lui faire une complète surprise, il nous a semblé qu’une figure se profilait une nuit vers minuit dans la salle, mais nous n’avons jamais su si c’était lui …
Si nous avions besoin d’un compositeur, c’est que nous voulions que le théâtre que nous cherchions à faire nôtre, ne soit pas fait que de mots, nous voulions des silences, nous voulions que les corps parlent en musique, nous voulions des scènes muettes. Si la pièce est remise en scène, c’est dans la création de ces moments entre les mots, pour chaque acteur et metteur en scène qui s’y collera, que résidera cette part de liberté et d’invention à laquelle la pièce invite. Nos scènes entre les lignes étaient de nature diverse : déambulations chorégraphiées durant les lesquelles les personnages ne se rencontraient jamais tout en étant en permanence sur le point de le faire, une inénarrable scène de patinage artistique dans laquelle les rôles étaient inversés, Catriona lançant tant bien que mal Patrice en l’air, le tout se concluant par un final sur une Marche Nuptiale de Félix Mendelssohn totalement déraillante, il y avait une scène de gestes et de bruits incongrus. Il y avait, nous y tenions beaucoup, et il fallait la nourrir, une minute de silence. Nous nous espérions suffisamment chargés d’émotions pour qu’elle passe dans toute sa plénitude, comme un ange, etc.
Grave Beaumont s’est installé à nos côtés avec sa table mixage et il a commencé à nous envoyer du son, des musiques et des bruitages étranges qui nous stimulaient, nous encourageaient, nous portaient. Cette bande-son est écoutable et téléchargeable sur le net**.
Et puis, un mouvement s’est opéré, presque sans crier gare, mais qu’il a bien fallu considérer, dont il a bien fallu que nous parlions et sur lequel il a fallu trancher : un troisième personnage s’invitait, l’inévitable Tiers, Off, au début, ce n’était qu’une voix et nous avons pensé qu’elle ne serait présente que « off ». Mais représenter cette instance est devenu nécessaire : il nous fallait extirper de nous cette espèce d’œil intérieur, d’injonction ancestrale, poser nos personnages dans son viseur, nous observer à travers elle dans nos déterminismes sociétaux autant qu’intimes. En même temps que naissait Off, que j’allais incarner, se faisait jour aussi le fait que nous devions signer la mise à trois. Joli système de balance, ou de vases communiquant, comme on voudra.

* Voir La Manufacture du Sensible, éd. L’Entretemps, ouvrage coordonné par Jean-Marc Adolphe, qui retrace les années durant lesquelles Matthew Jocelyn a dirigé ce lieu et auquel Catriona Morrisson, Patrice Verdeil et Anne Monteil-Bauer ont chacun contribué.